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Prolégomènes

Peut-être, pensez-vous qu’il est vaniteux de publier l’étude que je soumets à votre approbation alors qu’Alfred Chapuis et Édouard Gélis ont, dès 1928, produit une œuvre de référence[1] sur le sujet.

Pourtant, eux-mêmes n’ont-ils pas prolongé l’entreprise en nous donnant plusieurs ouvrages complémentaires[2] ? Il est des terrains qui, à mesure qu’on les creuse, révèlent une valeur, un intérêt croissant… Énonçaient-t-ils dans l’avant-propos de leur ouvrage supplétif[3] de 1949.

Lors de mes recherches documentaires, préliminaires à ces travaux, le nombre de calames émoussés par le sujet, la quantité d’encre versée au débat, la longueur de mines épointées par les controverses, le poids des livres basculant le plateau de la balance éditoriale, m’ont laissé pantois. Faut-il que mon inconscience soit grande pour me déclarer apte au service mécanique, et proposer de nouvelles lignes de lecture à des lecteurs rassasiés par une offre déjà surabondante.

Ma démarche n’a rien d’un palimpseste… Je n’écris pas en effaçant le passé. Je suis redevable à mes glorieux aînés du défrichage initial de ce terrain fertile. Mais exhumés par le soc du temps, de nouveaux éléments sont apparus. Ce recouvrement, ce ressac des idées ne date pas d’hier. Héron, alexandrin des temps jadis, introduisait ses Pneumatiques en assumant les apports précédents : il nous a paru nécessaire de mettre en ordre ce que nous ont légué nos prédécesseurs, et d’y ajouter nos propres découvertes, de manière à aider les études de ceux qui voudront se livrer aux sciences[4].

Au XIXe siècle, d’aucuns considéraient que la tâche de l’historien qui aspire à s’élever au-dessus du rôle de simple annaliste consiste à mettre dans un jour convenable, à marquer sans indécision comme sans exagération ces traits dominants et caractéristiques, sans se méprendre sur le rôle des causes secondaires, lors même que des circonstances fortuites leur impriment un air de grandeur et un éclat en présence duquel semble s’effacer l’action plus lente ou plus cachée des causes principales[5] ; aujourd’hui, une nouvelle école d’historiens, outre la description des faits et leur chronologie immuable, s’attache à interpréter, à éclaircir le sens des évènements à la lumière du contexte ; mais aussi en fonction des dernières découvertes de l’archéologie ou de la prosopographie[6]. D’autant, comme le souligne Claude Gauvard[7], qu’elle regarde le passé, [cette école], avec les yeux de sa génération… son histoire est une histoire personnelle… et que [son histoire] est fille de son temps. Aux commémorations historiques de mythes fondateurs et rassembleurs : Clovis et ses blonds gaulois, Jeanne d’Arc et ses voix immanentes, Louis XIV et sa splendeur irradiante, Napoléon et ses guerres européennes ; à cette imagerie d’Épinal qu’a inculqué en bon nombre d’entre nous le XIXe siècle, temps des hussards de la République et d’une appartenance nationaliste exacerbée, opposons la lux veritatis de Cicéron.

D’autant que les conditions de recherche sont plus que facilitées. Par l’immense effort de compilation et de traduction des XIXe et XXe siècles, les investigations de chercheurs passionnés, la découverte de documents inédits, la rédaction des biographies narratives d’artisans historiques, la réédition des catalogues des grandes firmes industrielles, le dynamisme du marché de l’art et de l’antiquité faisant émerger des pièces jusque-là inconnues, la constitution de collections publiques et privées, l’accès aux sources lointaines rendu possible grâce aux moyens contemporains de communication ; tous ces éléments ont permis des analyses formelles, structurales, physiques, iconographiques des pièces collectées. Leur mise en perspective dans le contexte historique et économique de leur époque fait que de nombreuses hypothèses ont pu être levées, que beaucoup d’œuvres ont été attribuées avec une conviction justifiée.

Mais pour amender la vision technique quelque peu aride des tenants de la filière horlogère, autant que la culture livresque des assidus de bibliothèque, il m’apparaît important de confronter la réalité des œuvres aux sources documentaires secondaires telles que les définissent les partisans d’une histoire contemporaine de l’art[8], afin de dégager la nature et la structure des concepts qui ont prévalu à la création de ces artefacts mécaniques.

Parallèlement j’essaierai de décrypter la signification sociale, culturelle et spirituelle de ces signes, à travers le lien qui les unit et les lois qui les régissent[9]. En un mot, appréhender la sémiologie de ce langage plurimillénaire, aussi bien dans son évolution temporelle : sa dimension diachronique, que le rapport entre les signes à l’instant considéré, sa dimension synchronique.

Et puis, il faut bien le dire, si la spécialisation de la recherche s’est concentrée dans la dissection minutieuse de faits circonscrits à une époque, un atelier, un style, nous nous sommes égarés et nous n’appréhendons plus l’esprit général de cette aventure humaine. Si j’osais une comparaison : à force de nous abreuver d’informations quotidiennes, nous perdons le sens général de l’Histoire. Je souhaiterais donc, avec cet ouvrage, reprendre un peu le large, humer l’air des temps, ne pas avoir le nez trop collé à la machine !... Utiliser la mètis de l’artisan fort de son expérience, en projetant les comportements acquis que chaque technicien adopte, une fois placé devant les mêmes obstacles.

Me faut-il ajouter que j’arrive précisément à un moment de l’existence où il convient de synthétiser les études et les expériences vécues… Tout en transmettant ces quelques informations et en m’interrogeant sur leur signification et leur impact -éventuel- sur les usages d’aujourd’hui.

Si le sujet d’un tel ouvrage évoque l’unité d’action du théâtre classique, son écriture ne satisfait certes pas à l’unité de temps. La recherche de documentation, la mise au point et le polissage des idées, l’intégration de ce spicilège, la rédaction elle-même réalisée sur plusieurs années, souvent pendant des moments volés à une vie professionnelle trépidante, ont sans doute obéré le style et intégré une certaine évolution dans la perception des concepts, mais j’espère que la cohérence qu’une telle entreprise se doit de relayer, n’a pas souffert des reprises, raccords et relectures.

Dernier point, permettez-moi de vous assurer que si le fabuleux du sujet m’emporte souvent dans les plaisirs de la narration et les digressions historiques rendues nécessaires pour la mise en perspective d’un fait dans son contexte, il n’en reste pas moins que j’essaie de raison garder, de servir avant tout l’authenticité de l’information, de croiser mes sources, de ne retenir que la vérité et d’éviter tout ce qui pourrait entraîner ma plume vers une paradoxographie suspecte.

La proximité de la collection Gélis[10] ne légitime sans doute pas à elle seule une pareille entreprise, mais que l’auteur ait parcouru le monde pendant plus de quarante ans pour sublimer cette passion qui l’anime et qu’il a toujours souhaité vous communiquer, fera, je l’espère, que vous aurez plaisir à partager avec lui les pages qu’il vous dédie, à vous, les amoureux des Automates.

Et puis, ne serait-il pas contre-nature qu’un tel sujet restât figé !

 

 

 

[1] Alfred Chapuis & Édouard Gélis, Le Monde des Automates, Éd. du Griffon, Neuchâtel, 1928.

[2] Automates, Machines Automatiques et machinisme, Éd. Techniques, Genève, 1928 & Les Automates dans les Œuvres d’Imagination, Éd. du Griffon, Neuchâtel, 1947

[3] En collaboration avec Edmond Droz, Les Automates, figures artificielles d’Hommes et d’Animaux, Éd. du Griffon, Neuchâtel, 1949

[4] Héron d’Alexandrie, Les Pneumatiques, [Trad. Albert de Rochas d’Aiglun], in La Science des Philosophes et l’art des Thaumaturges dans l’Antiquité, Paris, Masson Éd., 1882, p. 85.

[5] Antoine-Augustin Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique, Hachette, 1851, t. 2, p. 203.

[6] Étude portant sur les réseaux de personnalités, constitutifs d’un milieu intellectuel, politique, économique ou artistique.

[7] Claude Gauvard, Une Histoire personnelle de la France, PUF, 2013, introduction.

[8] Particulièrement Julius von Schlosser, Die Kunstliteratur. Ein Handbuch zur Quellenkunde der neueren Kunstgeschichte, Vienne, 1924.

[9] On peut (...) concevoir une science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale ; elle formerait une partie de la psychologie sociale, et par conséquent de la psychologie générale ; nous la nommerons sémiologie (...). Elle nous apprendrait en quoi consistent les signes, quelles lois les régissent.

In Ferdinand de Saussure, Charles Bally et Albert Sechehaye, Cours de Linguistique Générale, Payot. 1916, p. 33.

[10] L’auteur demeure à proximité du Musée Paul Dupuy, écrin toulousain du legs Gélis.

 

Rudolf II Archimboldo painted as Vertumne Dieu romain des saisons c.1590

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