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Pourtant nimbée de rigueur, la pensée de la Grèce archaïque, elle-même, ne regimbe pas devant les légendes et les superstitions. Il faut reconnaitre que feuilletonniser les tribulations des héros de l’Olympe ou les vicissitudes domestiques des Atrides, suspend aux lèvres de l’aède un tant soit peu disert, toute la population de la cité. C’est ainsi que les épopées d’Homère et la Théogonie d’Hésiode, à la fois contes étiologiques[1] et sources mythiques hétéroclites, illustrées, entre autres, par la sculpture et la céramique, fournissent de précieux renseignements sur la cosmogonie des anciens.

Parmi les dieux de l’Olympe, deux s’illuminent directement sous les projecteurs de notre intérêt : Athéna et Héphaïstos.

 

Athéna, la déesse aux yeux bleus, possède le secret de la vie magique qu’elle transmit aux Rhodiens et leur donna de surpasser les autres mortels dans tous les arts, par le travail de leurs mains industrieuses. [Chez eux,] toutes les routes portaient leurs ouvrages semblables à des êtres vivants et marchants[2].

Procréée par Zeus lors de son union avec l’océanide Mètis, qu’il avale[3] pour éviter des difficultés de succession, elle jaillit, armée et casquée, de la tête de son géniteur[4].  De sa mère, qui sait plus de choses que tout dieu ou homme mortel[5], Athéna acquiert la sagesse Sophia et la Mètis[6]. Ce terme illustre l’étroite imbrication du savoir professionnel et de la débrouillardise[7] de celui qui doit se sortir de toutes les situations possibles. D’ailleurs, dans le panthéon olympien, elle incarne à la fois la déesse de la Guerre et de la Sagesse[8] ; et sous l’épiclèse ἐργάνη / Erganê, la travailleuse, celle des Artisans, des Artistes et des Maîtres d’école.

Dispensatrice de cette mètis, Athéna va suggérer à ses affidés grecs, l’un des épisodes les plus fameux de la guerre de Troie. Mettant en pratique cette forme d’intelligence au service de son camp et orientée vers le succès, Ulysse et Épéios, arrivent à convaincre leurs alliés d’utiliser une ruse pour en finir avec les dix ans de vains combats et obtenir ainsi la reddition de la ville, sans coup férir[9].

Pour ce faire Épéios réalise un cheval de bois creux, cachette d’une vingtaine de guerriers, que les Grecs abandonnent au vu des Troyens, après un simulacre de retraite.

Les Troyens, croyant à la déroute de l’ennemi, malgré le Timeo Danaos et dona ferentes[10] de Laocoon et les prémonitions accablées de Cassandre, ramènent l’embûche creuse dans leurs murs en perçant une brèche dans les remparts de la ville et fêtent leur victoire illusoire.

Vous connaissez la tragique désillusion qui s’ensuivit [11]!

 

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Si les dramaturges et les artistes[12] ont immortalisé l’image du cheval, les hellénistes font remarquer que les grecs assimilent le cheval, animal de Poséidon, et le bateau, cheval de mer ; que les termes utilisés pour décrire le subterfuge guerrier sont ceux communément employés lors des embarquements de passagers sur un navire[13]. Les poètes ont peut-être manié la métaphore nautique en travestissant les flancs d’un navire, porteur d’une délégation mensongère en ceux, alourdis, d’un cheval de bois… Ou bien, comme le suggère le Périégète : on sera convaincu que ce cheval était une machine de guerre inventée par Épéus et propre à renverser les murs[14].

Toujours est-il que ce stratagème grec ne peut fonctionner que doublé de l’aveuglement troyen. Laissé en offrande sur la rive, il est d’une taille telle qu’il ne peut franchir les portes de la ville. Son poids même et sa sacralité concourent à son immobilité. L’impossibilité théorique de son déplacement, ce défi implicite, justifie pleinement l’énergie que les assiégés dépenseront à la résolution de son transfert. Car, pour les concitoyens de Priam, se l’approprier, c’est obtenir la protection de la déesse Athéna-Pallas dont les grecs se sont éloignés, l’ayant semble-t-il, manifestement offensée[15].

Parties prenantes, les dieux envoient des signaux déroutants : malgré son statut de prêtre de Neptune et à ce titre porteur des insignes du sacré ; coupable d’avoir planté sa lance dans le flanc équin lors de ses exhortations à la méfiance, Laocoon est mortellement attaqué par des serpents venus de la mer, comme s’il était récusé par le dieu marin.

Le prodige ambigu incite les Troyens à s’entêter dans un choix qui s’avèrera mortel. Ils équipent le piège de roulettes pour le mobiliser et entament leur enceinte protectrice. La foule subjuguée, fêtant des dieux duplices, tire et pousse le chariot funeste dans la joie et l’insouciance et l’installe au cœur de la cité. Pourtant, lors d’arrêts provoqués par des butoirs inopinés, les cliquetis métalliques des armes des guerriers cachés, auraient dû attirer l’attention des débardeurs.

Archétype même du deus ex machina, le cheval, qu’il soit machine ou ruse de guerre, incarne la volonté divine de peser dans la balance… Plus les Troyens ahanent pour rouler la machine vers le cœur de la ville et vaincre la déclivité montante, plus la mécanique mortelle les entraîne vers la chute finale.

 

 

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[1] Explication imagée d’un phénomène ou une situation dont on ne maîtrise pas l’origine scientifiquement.

[2] Pindare, Les Olympiques, [Trad. M. Sommer], Hachette Éd., Paris, 1847, Ch. VII, p.49.

[3] Elle est la première épouse de Zeus. Alors qu’elle va accoucher d’Athéna, celui-ci craignant la prophétie d’Ouranos et reproduisant le geste de son propre père Cronos, recourt à la ruse et avale la parturiente. Malgré cela, du fond des entrailles du dieu, celle-ci continua à le conseiller. Au terme, Athéna surgit toute armée du crâne de son père.

In Hésiode, Théogonie [Trad. Paul Mazon], Collection des Universités de France, v. 888-900.[

[4] Naissance d’Athéna. Exaleiptron (tripode à figures noires) attique, v. 570-560 av. J.-C., trouvé à Thèbes, Musée du Louvre, Département des Antiquités grecques et romaines, Sully, 1er étage, salle 41, vitrine 15, N° inv. CA616, acquis en 1894. Notez la place qu’occupe Mètis, sous le siège de Zeus…

[5] Hésiode, Théogonie [Trad. Paul Mazon], Collection des Universités de France, v. 886-887.

[6] Μῆτις / Mtis, stratégie comportementale, panachage d’astuce et de sagesse, d’habileté et de prudence avisée, de savoir professionnel et de magie. Le concept est personnifié par la nymphe marine éponyme, fille de Téthys et d’Okéanos. Voir à ce propos : Hésiode, Théogonie. [Trad. P. Mazon], Collection des Universités de France. [

[7] cf. La naissance d’Athéna et la royauté magique de Zeus, in Revue archéologique, 1956.

[8] Athéna incarne l’art guerrier défensif, la ruse et l’esquive, plutôt que la brutalité du combat offensif et rageur, réservé à Arès.

[9] Cela est rapporté par La Petite Iliade (Ἰλιὰς μικρά) épopée perdue faisant partie du Cycle troyen.

[10] Je crains les Grecs, même quand ils apportent des cadeaux. Virgile, L’Eneide, Chant II, v. 49.

[11] Relire à ce propos : Homère, l’Odyssée, [Trad. Leconte de Lisle], chant IV, v. 251-290 ; et le chant VIII, v. 492-495.

[12] A l’instar de Giandomenico Tiepolo (1727-1804) La contruction du Cheval (vers 1760) & La Procession du Cheval dans Troie, (1760), hst 38.8 x 66.7 cm, London National Gallery, NG3318 & NG3319. Illustration ci-dessus.

[13] Michael John Anderson, The fall of Troy in early Greek poetry and art, Oxford University Press, 1997, p. 22-23.

[14] Pausanias le Périégète, Description de la Grèce. [Trad. Abbé Gédoyn], Chez Debarle, Paris, 1797, Livre I, p.164, note 2. Une machine de guerre inventée par Epéüs. Epéüs, fils de Panopée, étoit ingénieur et statuaire, il fabriqua ce cheval de bois, que l’Enéide de Virgile a rendu si célèbre. Mais, selon Pline, liv. 7, chap. 56, ce cheval étoit une machine de guerre et la même que l’on a depuis appelée ariès, un bélier. Voir aussi Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, [Trad. Dubochet], Littré, Paris, 1848-1850, Liv. VII, Ch. 57-Inventeurs et Inventions, §10 : le cheval, appelé maintenant bélier, parmi les machines de siège, [inventé] par Epéus à Troie.

[15] En volant le Palladium, cette statue sacrée qui conférait l’inexpugnabilité à la cité.

 

 

 

 

 

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